Aller au cinéma en Haïti est une pratique très peu connue des jeunes d’aujourd’hui, mais rapportée bien souvent par les ainés. Se réunir en famille le temps d’une soirée, flirter avec sa moitié ou sortir avec un(e) courtisan(e), voir un film fraichement sorti en même temps que le monde entier, tout ca se passait dans une salle de cinéma. On est au milieu du vingtième siècle.

«Dans le temps, au ciné-théâtre triomphe particulièrement, il y avait une salle d’attente ou se tenait un bar. Des jeunes s’y réunissaient pour discuter avant de gagner la salle. On y rencontre des amis de longue date qu’on avait perdus de vue. On croisait des jeunes filles emmenées par leurs parents. Cela créait une certaine civilité», se rappelle, avec nostalgie, l’Ingénieur Lionel Présumé, un sexagénaire.

 

Comment les salles de cinéma se sont défilées dans le temps

Dans un premier temps, il y avait les «auto-cinés». Le truc était d’amener sa famille en voiture, qui servira de siège, dans un espace en plein air. On se procure un speaker et se met en face du grand écran. Dans ce format, citons, pour la zone métropolitaine de Port-au-Prince, «De luxe», «Ciné Parc», «Rancho Ciné», entre autres.

A côté des «auto-cinés», il y avait dans la capitale et les communes voisines d’autres salles de cinéma proprement dites. C’est le cas du Capitol, le Rex Théâtre et le Paramount. Parallèlement, le cinéma était éparpillé à travers les quartiers en petite salle. Carrefour-feuille avait son «El Dorado». Le «Ciné Union» était au Centre-ville. Sur le Boulevard Jean Jacques Dessalines se trouvaient cinq salles de cinéma dont l’Olympia et le Lido. «Cric-Crac», c’était pour les Carrefourois.

A partir des années 80, les «auto-cinés» et les petites salles disparaissent progressivement pour faire place à des centres de cinéma (avec plusieurs salles) beaucoup plus modernes. Ils arrivent avec plus de confort et étaient à jour avec les nouveaux films. Le premier nom dans cette veine est le ciné-théâtre Triomphe, avec deux salles de théâtre en plus des deux salles de cinéma. Avec des projections en permanence, comme le faisait bien avant le Capitol, mais dans une seule salle, le Triomphe allait dominer les débats obligeant celui-ci à s’agrandir pour passer à trois salles. Plus tard, arriva l’Impérial à Delmas, dans le même format, juste en face du «Ciné Parc», qui n’a pas pu tenir la concurrence.

 

Les crises politiques ont tué les soirées au cinéma

Cela a commencé avec les tensions post-duvaliéristes. Avec le gouvernement des militaires, les salles de cinéma se faisaient attaquer. Les coups d’état et les climats d’insécurité qui s’ensuivent ont installé la tension dans les rues et tuent la vie nocturne.  La situation s’est empirée avec le renversement de Jean Bertrand Aristide en 1990. «Un vagabond, au milieu d’un film, eut à mentir : menm ti bagay Namphy a rive wi la, koudeta ankò. Dans un clin d’œil, la salle s’est vidée». Cette anecdote racontée par l’Ingénieur Lionel Présumé, le sexagénaire, illustre la peur qui habitait les gens ayant tout défié pour aller au cinéma. On a essayé à plusieurs reprises de revenir avec les salles d’antan. A chaque fois cela n’a pas marché et il n’y a plus eu des traces de ces salles au début des années 2000.

 

Et arriva les nouvelles technologies

«Faute de salles cinéma, les gens de ma génération ont dû se tourner dans un premier temps vers les vidéothèques pour louer des casettes VHS», se remémore Lionel Présumé. Dans nos temps il y a l`accès facile à l`internet, au téléchargement des films, à part les DVD. On s`accroche à notre ordinateur et ignore les salles de cinéma.

«On a souvent l’envie de laisser le foyer, sortir des quatre murs. En plus, le grand écran, mieux que le téléviseur ou l’ordinateur, permet de prendre part plus facilement au voyage qu’est le film. D’un autre côté, il y a les commentaires d’après qui manquent au cinéphile en solo», analyse Stanley Lafferrière, un accroc au cinéma. «Dans les pays où la technologie est beaucoup plus avancée, les salles de cinéma fonctionnent encore», argumente-t-il pour déresponsabiliser la technologie. «Retourner dans les salles de cinéma sera aussi avantageux pour les cinéastes haïtiens. Ce serait pour eux un incitatif à produire et à produire mieux», ajoute Stanley Lafferrière.

Toujours est-il qu’il faut des salles de cinéma pour aller au cinéma. La grande question est de savoir si on n’y va pas parce qu’il y en a peu ou c’est l’inverse. Tout compte fait, REV CINEMA à Pétion-Ville est l’un des rares espaces du genre du pays. Commençons par occuper les rares salles que nous avons et voyons si on en aura davantage.

 

 

Photo de Karen Zhao sur Unsplash
Auteur: Diery MARCELIN

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